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La nécessité de sortir de l’économisme

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De quelques concepts et fondements sur la décroissance

 «On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré»

Albert Einstein

Ces dernières années, les rapports se succèdent pour souligner la précarité de la situation planétaire, particulièrement en regard des risques environnementaux engendrés par l’activité humaine menaçant l’équilibre écologique. Comme l’a bien résumé le journaliste Hervé Kempf, la crise environnementale que nous traversons se décline en trois volets : l’hypothèse d’une irréversibilité possible du changement climatique, l’érosion de la biodiversité illustrée par ce que les spécialistes appellent la « sixième crise d’extinction » et finalement la contamination chimique de notre environnement (1). Le tout, sans compter le fait que nous hypothéquons notre capital naturel par une empreinte écologique qui dépasse son niveau soutenable.

 

Un modèle économique inefficace
Cette crise environnementale trouve sa source dans le système sur lequel repose nos sociétés. Elle est en effet alimentée par notre foi aveugle dans les vertus du capitalisme et du libre-marché représentant pour plusieurs le seul horizon possible quant à l’allocation optimale des ressources. Mais également d’une société qui se nourrit du productivisme et qui repose sur la croissance infinie comme moteur principal.
Cette croissance s’exprime généralement par cet indicateur qu’est le Produit intérieur brut (PIB), un outil qui n’est pas sans lacunes, loin s’en faut. Sans entrer dans les détails, rappelons simplement que parmi ses failles les plus importantes il y a le fait que dans son calcul sont inclues les dépenses militaires, les dépenses en santé, celles reliées à la dépollution et aux accidents, etc., autant d’éléments qui ne sont pas synonymes de progrès, et le fait qu’il ne prend pas en compte ce qu’on appelle les « externalités » puisque sa comptabilité repose sur les mécanismes de fixation de prix du libre-marché (2).

Le PIB est donc un indice économique plutôt trompeur et nous conduit à une impasse. C’est que la pensée économique sur laquelle repose le développement de la société industrielle continue de séparer le vivant de l’environnement terrestre. Pourtant l’un ne va pas sans l’autre, l’évolution biologique étant en interaction réciproque avec les changements de l’environnement planétaire. On fonctionne toutefois comme si l’économie évoluait en vase-clos. A terme, on se bute cependant à une réalité implacable: la consommation infinie des ressources n’est pas possible dans un contexte où les ressources sont limitées. Bien entendu, pour pallier à cette fatalité on pratique la fuite en avant en espérant que les prochaines innovations technologiques sauront nous sortir du marasme. Mais encore là, la réalité nous rattrape par ce que l’on appelle l’effet rebond. On constate ainsi qu’après «une forte croissance de la consommation énergétique, celle-ci diminue momentanément du fait des gains d’efficience autorisés par les progrès technologiques, mais elle rebondit ensuite, les gains étant toujours réinvestis (parfois dans d’autres domaines) pour produire encore plus (3)».

S’engager dans de nouvelles voies
Face aux contradictions de notre modèle économique, la bio-économie initiée par Nicholas Georgescu-Roegen (4) remet les choses en perspective en intégrant le second principe de la thermodynamique, à savoir que «l’entropie – le niveau de désordre – ne peut que croître au fil des transformations dans un système isolé». Et comme nous l’explique Albert Jacquard, une croissance continue étant par nature exponentielle, «même une croissance fort modérée, disons de 2% par an, conduit à une véritable explosion à moyen terme: doublement en 35 ans, multiplication par huit en un siècle, par soixante-quatre en deux siècles! (5)».

Il nous faut donc dépasser nos schèmes de pensée actuels puisque nous nous trouvons dans une impasse. Et dépasser entre autres cet oxymore qu’est le développement durable. Il demeure voué à l’impasse puisque développement – entendu au sens de croissance économique – et durabilité sont incompatibles. Utilisé à toutes les sauces, ce terme en vient à être vide de sens, sinon de signifier de faire durer le développement (6). C’est l’économiste Kenneth Boulding qui soulignait avec humour: «Celui qui croît qu’une croissance exponentielle peut continuer indéfiniment dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste». Il est donc aujourd’hui nécessaire de sortir de l’économisme, de décoloniser nos imaginaires et d’envisager sérieusement de nouvelles perspectives sur le plan économique. Comme le souligne Paul Ariès: «il ne s’agit pas simplement de répartir autrement le gâteau mais d’en changer la recette (7)». Certains proposent ainsi de s’engager sur la voie de la décroissance afin de retrouver un équilibre soutenable dans notre exploitation des ressources planétaires.

Celle-ci doit être vue comme un changement de paradigme. C’est aussi un moyen et non une fin, puisque prôner la décroissance infinie serait tout aussi absurde que de prôner la croissance infinie. Il s’agit avant tout d’imposer des limites, individuelles et collectives, à la démesure. Concrètement, cela signifie «une diminution régulière de la consommation actuelle matérielle et énergétique, dans les pays et pour les populations qui consomment plus que leur empreinte écologique admissible, en évacuant en priorité le superflu matériel, au profit d’une croissance des relations humaines(8)». Ça ne se veut toutefois pas une croissance négative, mais bien une «a-croissance», une sortie de la religion du progrès et de la croissance. Comme le souligne Paul Ariès, «l’objectif est de sortir de l’économisme donc de rendre l’économie seconde (9)». La décroissance se veut donc en nette rupture avec nos conceptions économiques actuelles.

Comment s’y prendre pour s’engager dans une telle voie? Quelques concepts et principes permettent d’en entrevoir certaines pistes. A priori, un changement de cap doit s’opérer au niveau des esprits. Il faut « décoloniser » notre imaginaire, pour reprendre l’expression de Serge Latouche. Il faut le sortir du carcan de la société de consommation, où les biens et services ne sont pas consommés pour leur fonction réelle, mais bien pour leur représentation symbolique. Toujours au niveau individuel, la pratique d’une certaine forme de simplicité volontaire est de mise, ou à tout le moins une limitation significative de notre consommation.


C’est toutefois au niveau collectif que des changements structurels fondamentaux sont à mettre en œuvre. Entre autres choses, un des concepts-clés de la décroissance est la re-localisation de l’économie, à savoir de préconiser l’achat et la production au niveau local dans tous les cas où cela est possible. Un des effets recherchés est de réduire les transports, la production de biens et les échanges commerciaux frisant parfois l’absurde. Un des exemples souvent cités pour illustrer cette démesure est celui du yaourt aux fraises, dont l’Institut allemand de Wuppertal démontrait en 1993 que les ingrédients qu’il contient cumulaient 3500 kilomètres de parcours avant d’être réunis! Il faudrait aussi considérer ce qu’on appelle la circularité de l’économie, à savoir que les déchets des uns peuvent devenir les ressources des autres. Il importe également de redéfinir la richesse, notamment en développant de nouveaux indicateurs à cet effet, et de faire des choix économiques constructifs. Surtout quand on pense que 800 milliards de dollars sont investis dans l’armement et entre 400 et 500 milliards dans la publicité chaque année… La décroissance invite également à réapprendre la notion de gratuité et à revoir notre conception du travail, surtout quand on considère que depuis 200 ans les gains en productivité ne se sont pas traduits par une réduction de la pénibilité du travail (10).
Pour la plupart des tenants de la décroissance, ces changements devront s’opérer à travers un processus démocratique, dans lequel les expériences de démocratie directe et participative doivent être renforcées. Il importe également de renouer avec l’autonomie au sens où l’entendait Cornelius Castoriadis, à savoir qu’une société autonome est une «société capable de remettre en cause, explicitement et lucidement, ses propres institutions (11) ».
Un vaste programme, que celui de la décroissance. Un programme qui nécessite de dépasser les résistances au changement et de susciter des réflexions profondes au sein de nos sociétés. Il y a bel et bien péril en la demeure et urgence d’agir. Mais pour ce faire, il faudra renouer avec une certaine sobriété et reconnaître que les sociétés occidentales ne constituent pas la normalité et que la société industrielle est un phénomène très récent au niveau de l’histoire de l’humanité, qui doit en grande partie son essor au pillage des ressources et des populations du Sud. Nous ne constituons pas nécessairement la direction que doit prendre l’ensemble des sociétés du globe et il serait dangereux de croire que nous sommes éternels et à l’abri d’un effondrement, bien au contraire (12). Avant qu’il ne soit trop tard, il est donc impératif de prendre des mesures radicales pour s’engager dans des voies économiques plus soutenables, comme le proposent les partisans de la décroissance (13). Il faudrait en effet éviter de faire comme ce Pascuan qui abattit le dernier arbre sur l’île de Pâques… en sachant pertinemment que c’était le dernier!

 

Note pour l'édition: La note 2 peut être remplacée par: L'externalité désigne toute conséquence, positive (ex: pollinisation suit au développement de l'apiculture) ou négative (ex: pollution par une centrale au charbon), découlant d'une activité économique , non prise en compte par les parties prenantes de cette activité.

 

Cela fait, on peut supprimer toutes les notes sauf les No 2 et 13.

(1)     Voir Hervé Kempf, « Comment les riches détruisent le monde », disponible sur http://www.monde-diplomatique.fr/mav/99/KEMPF/16157.

(2)     Sur le concept d’externalité, voir entre autres Martin Petit et Martin Poirier. Mondialisation et environnement (brochure). Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS), Montréal, 2001, p. 15.

(3)     Nicolas Ridoux. La décroissance pour tous. Parangon, 2006, p.112. Sur l’effet rebond, voir aussi François Schneider. «Point d’efficacité sans sobriété», dans Michel Bernard, Vincent Cheynet et Bruno Clémentin (dir). Objectif Décroissance : Vers une société viable, Écosociété, 2003, p.48.

(4)     Voir Nicholas Georgescu-Roegen. La Décroissance. Entropie, écologie, économie. Sang de la Terre, 2004 [1995], et René Passet. «Bioéconomie», dans Jean-Louis Laville et Antonio David Cattani (dir). Dictionnaire de l’autre économie. Gallimard, Folio actuel, 2006.

(5)     Ridoux, op. cit., p. 121.

(6)     Voir Serge Latouche. Survivre au développement. Mille et une nuit, Paris, 2004.

(7)     Paul Ariès. Décroissance ou barbarie. Éditions Golias, 2005, p.8.

(8)     Ridoux, op. cit., p. 91-92.

(9)     Ariès, op. cit., p. 77.

(10) A ce sujet, voir une réflexion intéressante du Groupe Krisis. Manifeste contre le travail. 10/18, 2002.

(11) Ariès, op. cit., p. 143.

(12) Voir à ce sujet, pour des mises en garde sérieuses sur le destin des sociétés, les ouvrages de Ronald Wright. Brève histoire du progrès. HMH, 2006, et Jared Diamond. Effondrement : Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie. Gallimard, 2006. Pour une mise en garde encore plus radicale, voir Martin Rees. Notre dernier siècle?. JC Lattès, 2004.

(13) Voir le site l’Institut d'études économiques et sociales pour la décroissance soutenable, au http://www.decroissance.org/. Comme l’a souligné en outre l’auteur et activiste Robert Newman, soit nous choisissons de vivre sous le capitalisme ou soit dans une planète habitable, mais nous ne pouvons avoir les deux. Robert Newman. «It’s capitalism or a habitable planet – you can’t have both», The Guardian, 2 février 2006.

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